Dostoïevski ou écrire le clivage en temps de détresse

Julia KRISTEVA, Psychanalyste, écrivaine, professeur émérite à l’université Paris-Diderot..
Dostoïevski ou écrire le clivage en temps de détresse.
Discutants : Marie-Christine LALA, MCF-HDR - Université Sorbonne Nouvelle - Paris 3 & Maurice CORCOS, psychiatre, psychanalyste

Les yeux rivés sur l’édition bulgare de L’Idiot (1869), Les Démons (1872), Les Frères Karamazov (1880), mon père m’en déconseillait sévèrement la lecture : «Destructeur, démoniaque et collant, trop c’est trop, tu n’aimeras pas du tout, laisse tomber !» Il rêvait de me voir quitter l’«intestin de l’enfer», désignant ainsi par je ne sais quel verset introuvable des saintes Écritures notre Bulgarie natale. Pour réaliser ce projet désespéré, je n’avais rien de mieux à faire que de développer mon «goût inné», selon lui, pour la clarté et la liberté, en français, cela va sans dire, puisqu’il m’avait fait découvrir la langue de La Fontaine et de Voltaire. En plus de celle de notre «grand frère russe», qui nous était imposée «naturellement». À l’époque, l’idéologie dominante brocardait l’«obscurantisme religieux» de l’écrivain «ennemi du peuple», bien que, dans les coulisses staliniennes, de fervents spécialistes continuent à célébrer amoureusement ses mystères : son «immersion» (proniknovenie) en soi et en autrui (Viatcheslav Ivanov), la «pluralité de ses mondes» à la manière d’Einstein (Leonid Grossman), sa «polyphonie shakespearienne» (A. V. Lounatcharski)… Évidemment, comme d’habitude, j’ai désobéi aux consignes paternelles et j’ai plongé dans Dosto. Éblouie, débordée, engloutie.

Julia KRISTEVA

Bibliographie
Julia Kristeva, Dostoïevski. Face à la mort, ou le sexe hanté du langage, Eds Fayard, octobre 2021.
Julia Kristeva, Dostoïevski, "Les auteurs de ma vie", Buschet-Chastel, 2020
Julia Kristeva, "A quoi bon les poètes en temps de détresse", http://www.kristeva.fr/a-quoi-bon-des-poetes.html
Julia Kristeva, Pulsions du temps, Fayard, 2013
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