Séminaire BABYLONE – Psychanalyse & Littérature – 7 février2011 [97]

Isée BERNATEAU*
Proust et la séparation
Discutant : Maurice CORCOS, psychiatre, psychanalyste

Dans À la Recherche du Temps perdu, la séparation n’est pas seulement un thème majeur, voire central, mais davantage l’enjeu même de l’écriture. Dans son projet comme dans son accomplissement, La Recherche, du temps perdu au temps retrouvé, est une œuvre qui lutte contre la séparation, mais qui, ce faisant, entend en triompher en l’acceptant comme un irrémédiable néanmoins réversible dans et par l’œuvre. Mais ce manifeste auto-proclamé de la séparation réussie ne dissimule-t-il pas son envers, c'est-à-dire la poursuite d’un commerce, par-delà la mort, avec un objet dont l’art célèbre et immortalise l’énigme ?

De Du côté de chez Swann jusqu’au Temps retrouvé, Proust déplie le processus de séparation comme s’il voulait en faire briller les multiples facettes. Son narrateur souffre d’une évidente « angoisse de séparation » qui résiste néanmoins à se laisser interpréter comme une banale angoisse au moment de l’endormissement. Le mouvement même de La Recherche montre que cette scène du coucher, répétitive et aliénante, empêche tout d’abord le roman de se déployer pour ensuite lui donner son souffle si particulier. Une analyse de la scène du coucher permet d’en repérer la dynamique inconsciente, ainsi que la distorsion de la logique œdipienne qui s’y opère, distorsion qui a comme conséquence de faire de la séparation un leitmotiv de la vie amoureuse du narrateur, au point qu’elle finit par être provoquée de peur d’être éprouvée. La Prisonnière et La Fugitive sont deux romans de la présence, puis de l’absence d’Albertine : elles explorent l’infini des potentialités que chacune d’entre elles recèle. La jalousie et l’emprise proustienne s’y déploient comme des tentatives pour entrevoir et entraver une séparation qui est tout autant nécessaire qu’impossible au narrateur.

*Isée Bernateau est psychanalyste et maître de conférences à l’université Paris 7-Denis Diderot. Elle a reçu le prix Pierre Mâle en 2008 et a publié L’adolescent et la séparation (PUF, 2010). Elle a collaboré aux 100 mots de la sexualité (PUF, 2011), sous la direction de Jacques André, et à La psychanalyse de l’adolescent existe-t-elle ? (PUF, 2010), sous la direction de Jacques André et Catherine Chabert.


Références bibliographiques
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